Perspective ouest-européenne
Par Frank Schwalba-Hoth
Avec Aristote (384-322 av. J.-C.) et son affirmation « La loi est supérieure à l’arbitraire de tout individu », la Magna Carta (1215) et l’Habeas Corpus (1679), les fondements du remplacement de la loi du plus fort par l’État de droit ont été posés, précisément comme protection contre l’arbitraire des individus.
La croissance démographique mondiale, le développement technologique et la prise de conscience croissante de la nécessité de solutions globales dans un monde globalisé ont ensuite conduit à la fondation de la Croix-Rouge en 1863 (qui compte aujourd’hui 191 États membres) afin de protéger la vie et la dignité des victimes de guerres et de conflits internes de manière neutre et indépendante.
Ce premier cadre juridique international contraignant a été suivi en 1920 par la création de la Société des Nations, précurseur de l’Organisation des Nations Unies (ONU), fondée en 1945. Son objectif était d’adopter des normes juridiques internationales et d’obliger les États à se conformer à ce droit international. La Cour internationale de Justice (CIJ), également fondée en 1945, est compétente pour trancher les différends entre États.
Les États de la communauté internationale ne se sont pas arrêtés là ; ils ont élargi leur champ d’action et négocié conjointement d’autres domaines. Des traités internationaux supplémentaires, notamment sur le désarmement, les armes nucléaires, la biodiversité, l’économie, la finance, la culture, le climat et les droits de l’homme, ont créé un réseau dense de règles contraignantes afin de garantir que, contrairement aux siècles et millénaires précédents, la puissance la plus forte ne l’emporte pas systématiquement au détriment des autres. Ces traités et conventions sont régulièrement évalués par les États membres lors des COP (Conférences des Parties) et adaptés à l’évolution de la situation.
L’Europe est allée encore plus loin : pour surmonter le passé international destructeur de ses États membres, elle a créé, avec l’Union européenne, un système unique dans l’histoire de l’humanité, où les droits souverains sont définis et mis en œuvre conjointement sur la base de valeurs partagées.
Enfin, la création de la Cour pénale internationale (CPI) en 2002, chargée de poursuivre les individus pour génocide, agression et crimes de guerre, a semblé assurer l’avènement d’une ère nouvelle, celle d’un avenir civilisé et fondé sur le droit.
Malheureusement, deux points ont été négligés : premièrement, les États-Unis ont une longue tradition de refus de se soumettre aux normes juridiques internationales et ont donc empêché l’application de nombreux traités sur leur territoire. Deuxièmement, ces dernières années, les tendances antidémocratiques ont gagné en influence à travers le monde, si bien que les régimes autoritaires ne sont plus les seuls à croire pouvoir ignorer de plus en plus les normes juridiques internationales.
Conséquence : le comportement initié par les États-Unis en Irak en 2003 et par la Russie en Ukraine se poursuit au Venezuela. Afin d’accéder aux plus importantes réserves de pétrole au monde, le président vénézuélien a été enlevé le 3 janvier dernier sous de prétextes, emprisonné aux États-Unis, et il a été annoncé que le pays serait placé sous administration américaine.
Pour maintenir une apparence d’État de droit, des arguments sont avancés sur la base du droit national américain. Partant du principe que la plupart des règles internationales ne s’appliquent pas aux États-Unis, l’arrestation d’un trafiquant de drogue présumé peut avoir lieu même hors des frontières américaines. C’est donc le droit national américain qui est invoqué pour maintenir une apparence d’État de droit.
Ce 3 janvier 2026 restera donc dans l’histoire comme le jour où une puissance mondiale dotée d’une structure démocratique formelle déclare la mort de notre civilisation et annoncera de nouvelles « expansions territoriales » à l’horizon : Groenland, Colombie, Panama, Canada, Gaza…
Les historiens pourraient penser à la fin des années 1930, les spécialistes de littérature au roman « 1984 ». Les personnes politiquement engagées doivent se demander si leur simple observation ne devrait pas se transformer en un comportement actif et démocratiquement engagé.
Dans la seconde moitié du siècle dernier, nous semblons avoir réussi à dompter les démons de la barbarie et la loi du plus fort grâce à des normes juridiques internationales contraignantes. Devons-nous (et pouvons-nous) accepter que ce progrès se transforme aujourd’hui en un retour en arrière, à ceci près que notre développement technologique nous a dotés d’un large éventail d’armes et autres engins susceptibles d’entraîner l’autodestruction de notre civilisation ?
PS : Si la communauté internationale veut assumer ses responsabilités, il faudrait trouver un pays qui suive l’exemple de l’Afrique du Sud à Gaza. Concrètement, cela signifierait que le président américain et ses forces spéciales (Delta Force) devraient répondre de leurs actions militaires au Venezuela, État membre de la CPI, devant cette Cour pénale internationale. Les principaux chefs d’accusation seraient alors des violations de la Charte des Nations Unies, organisation internationale dont les États-Unis sont membres. Le meurtre de 32 gardes du corps cubains du président vénézuélien pourrait également être jugé.
Photo de couverture : Manifestation devant l’ambassade américaine à Bruxelles le 4 janvier 2026, Jürgen Klute
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